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Une communauté de haut niveau
En 1998 on comptait 78 000 ingénieurs, scientifiques et architectes, 16 000 médecins et dentistes, 18 000 infirmières, 36 000 enseignants, 16 000 artistes, musiciens, écrivains, poètes. La moitié des adultes arrivés avait fait des études supérieures, contre 28% en Israël. D’où une grande exigence au niveau intellectuel. Mais les professions de ces nouveaux immigrants ne répondaient pas toujours aux besoins du marché du travail israélien. Par exemple, les médecins israéliens étaient déjà 12 000 et semblaient répondre à la demande. Il leur a fallu souvent changer de profession. On cite le cas du professeur d’université devenu plongeur dans un restaurant, du médecin trouvant sa place comme dessinateur humoristique, d’un musicien et d’un comédien se retrouvant travailler dans un supermarché. En 2000, 35% des universitaires travaillaient dans leur profession. Le niveau des chômeurs chez les Russes atteignait 13% alors que la moyenne israélienne était de 9%.
Malgré cela, cette communauté s’est intégrée relativement rapidement, trouvant sa place dans le monde du travail, de la culture et de la politique, même s’ils sont encore souvent moins payés que les autres. Actuellement plus de la moitié des Russes sont propriétaires de leur logement.
Leur rôle dans la technologie
Que faire avec ces scientifiques très spécialisés qui, étant habitués au système hiérarchisé, ont souvent de la peine à créer de façon autonome ? Sur les 12 000 chercheurs, les trois quarts ont pu trouver leur place dans le domaine de la Recherche ou de l’Enseignement. Mis à la disposition des universités et des centres de recherche pendant une période de trois ans, ils reçoivent un salaire assez bas, payé en partie par l’Etat.
Un système de pépinières technologiques a été mis en place en 1990 pour ces « cerveaux russes », sociétés financées à 80% par l’Etat, permettant de transformer une idée abstraite n’existant que sur le papier en un produit commercialisable et exportable, les Russes scientifiques n’ayant pas toujours ce don de commercialiser leurs découvertes. Ceux-ci représentent , en particulier en mathématique fondamentale et appliquée, en physique théorique, en géologie et électronique, un apport considérable aussi bien au niveau de l’enseignement universitaire que de la réalisation de certains projets. Un apport à bon prix, puisqu’ils sont arrivés en Israël « tout formés » et que leur salaire reste léger. Grâce à ce système de pépinières où la majorité des recherches est menée par des Russes, Israël est aujourd’hui l’un des pays à avoir le plus grand nombre de projets en haute technologie.
La culture et le sport
La culture avait déjà en URSS une place très importante. Dans ce régime soviétique étouffant, elle n’était pas un luxe, mais de l’oxygène vital : les livres, la musique, l’art, les amis.
Il faudrait pouvoir parler de la musique russe et des très nombreux orchestres qui se sont créés en Israël. Mais aussi du théâtre où la spécificité russe s’harmonise avec la réalité du quotidien israélien. La troupe Gesher, fondée en 1991, en est un bon exemple. Dés le début les acteurs parlaient en hébreu, langue qui leur était encore étrangère. La troupe Gesher, très renommée aujourd’hui, porte bien son nom, le pont : « Être un pont entre notre nouveau et notre ancien pays. » Darmidov, 43 ans, l’un de ses acteurs, est clair : « Israël nous a changés, mais nous avons changé Israël. Le pays est devenu plus européen et moins religieux. »
Les bibliothèques se multiplient, les activités culturelles, les magazines, les instituts. Ces activités culturelles sont souvent en russe, des artistes viennent de Russie en tournée en Israël. Les écrivains continuent à écrire en russe, même si la plupart sont bilingues. Peu à peu ces nouveaux citoyens impriment leur marque dans la vie culturelle du pays. En Israël, les Russes désirent préserver leur culture qu’ils estiment supérieure à celle de leur pays d’accueil et la transmettre à leurs enfants. Des écoles russes privées de haut niveau, des cours du soir, sont organisés pour les jeunes. Nombreux sont les étudiants russes dans les universités du pays.
« Cette immigration va-t-elle donner naissance aux élites israéliennes de demain ? » se demande Danielle Storpez Pereg, sociologue.
Le sport est une autre valeur russe et soviétique permettant aux nouveaux immigrants russes de s’imposer dans plusieurs disciplines : natation, patinage, tennis, basket-ball, football, hand-ball. Ils sont à l’origine de cet essor populaire du sport en Israël de ces dix dernières années. Les salles de gym et les piscines se multiplient. Dans les compétitions sportives, les immigrants d’ex-Union soviétiques se sont particulièrement distingués dans l’athlétisme. Citons le perchiste, Konstantin Sermyhov, record israélien de saut, 5,76m et dans les sports nautiques, Anna Gostameisky, médaille d’or en nage libre (100m).
Les médias
Dès leur arrivée, une presse russe importante est apparue. Dans les années 91-92, elle dépassait la presse israélienne avec des dizaines de journaux en russe et un tirage de un million d’exemplaires par semaine. Une chaîne de TV et des stations de radio émettent en russe. Il faut dire qu’en 1993, seuls 14% lisent en hébreu. (ces journaux ne sont pas traduits en hébreu contrairement au journal mensuel éthiopien). Aux quatre quotidiens, Nasha
Strana(notre pays), travailliste ; Vrenia,(le temps) ; Vesti,(nouvelles) et Novasti Nodeli,(nouvelles de la semaine), Likoud s’ajoutent une dizaine d’hebdomadaires, et, dans certaines municipalités, des publications locales. Ils se veulent être des journaux israéliens en russe et vont jouer un rôle important dans l’intégration de cette communauté. Actuellement le tirage des journaux a beaucoup diminué ; de plus en plus de Russes lisent la presse en hébreu.
La politique
Le million de Russes va jouer fortement sur la carte politique du pays. Les deux grands partis vont tout faire pour les attirer. Aux élections législatives du 23 juin 1992, ils sont 260 000 votants, soit 7,5% de l’électorat. Si, au début, les voix russes se portent vers la droite israélienne qui leur a ouvert les portes (1991), le Likoud les déçoit, ne répondant pas à leurs besoins. La question politique de rendre ou de ne pas rendre les Territoires passe après leur intégration.
En 92, ils votent à 60% travaillistes. Ce parti semble avoir mieux compris leur préoccupation majeure : leur intégration économique et sociale. Pendant la campagne électorale, des émissions télévisées travaillistes sont sous titrées en russe. Shimon Pérès dit quelques mots en cette langue et Itzhak Rabin rappelle les origines russes de ses parents. La gauche rejoint le désir des Russes de séparer la religion de l’Etat. Sans le vouloir, les Russes ont souvent été les arbitres de la politique du pays. Par exemple leur soutien aux travaillistes a facilité les accords d’Oslo.
Quatre ans plus tard, les Russes décident de constituer leur propre parti. A ce moment là, avec 500 000 électeurs, ils représentent 12,5% de l’électorat. Le 29 mai 1996, ils créent Israël Ba-Alya, dirigé par Natan Sharansky, qui récolte 1/3 de l’électorat russe, soit 7 sièges et ce parti participera au gouvernement avec deux ministères. Israël Ba-Alya doit son succès à son leader, un ancien refuznik. Son parti est ethnique, un seul élu n’est pas russe, mais parle russe. Il rassemble l’aile droite et l’aile gauche de l’électorat russe. Même si ce parti soutient Netanyahou, affirmant que le peuple juif possède un droit inaliénable sur la terre d’Israël, très peu de Russes se sont installés dans les Territoires : 7 000 dans les différentes implantations de Judée Samarie. Le parti Israël Ba-Alya disparaîtra en rejoignant le Likoud en 2003.
Il existe un autre parti politique créé par Avigdor Liberman en 1999 regroupant les ressortissants russes qui soutiennent une ligne dure dans la négociation avec l’Autorité palestinienne. En 2006 il obtient 11 sièges à la Knesset. Avigdor Liberman devient ministre des affaires stratégiques.
Pour les élections du 28 mars 2006, la communauté russe représente de 18 à 20 sièges sur un total de 120 sièges. La tendance politique actuelle est beaucoup moins communautariste, les candidats russes se répartissant dans les divers partis. Par exemple, Kadima présentait six candidats russophones.
L’émigration russe
En 2006, il y a plus de Russes qui quittent Israël que d’immigrants. Ce qui pose un sérieux problème à l’Etat d’Israël. Après des années de vie difficile, de guerres et des bruits de guerre, il semble que le moral s’use, d’autant plus que la plupart n’ont pas d’idéal sioniste. « Ma meilleure amie a perdu son copain à l’attentat du Delphinarium. » « Une roquette katioucha est tombée dans ma rue pendant la deuxième guerre du Liban. »
Ils sont actuellement des milliers à émigrer vers le Canada. Et ceux-ci y attirent leur famille restée en Israël. Le Canada… c’est comme une copie occidentale de la Russie, même climat, même niveau d’éducation. Le Canada les attend ! 20 journaux et magazines en russe, des chaînes de TV russes, locales ou nationales, et des écoles bilingues.
Un russophone sur deux a passé par Israël avant d’émigrer au Canada. La communauté russe au Canada représente déjà plusieurs centaines de milliers d’habitants dont 200 000 à Toronto.
D’autres partent pour l’Allemagne où ils retrouvent une communauté juive russophone venue directement de la Russie et des Juifs israéliens ayant émigré en Allemagne. (4000 en 2006). La communauté juive en Allemagne a triplé de volume ces dernières années. « Nous étions 1200 à Düsseldorf, nous sommes 15 000 actuellement. »
Enfin certains retournent en Russie. Il y a ceux qui, grâce aux nouvelles relations entre Israël et la Russie, partagent leur activité professionnelle entre ces deux pays. Les compagnies d’aviation organisent des vols spéciaux pour la Russie.
Moscou accueille depuis quelques années des tournées de théâtre israélien, des groupes musicaux, des festivals de cinéma israélien. Les Russes découvrent la peinture et la photographie israéliennes. Des festivals culinaires et des conférences sur le judaïsme sont très suivis.
« Les Russes nous reviennent avec les fruits dont les graines avaient été semées dans le sol russe mais qui ont mûri sur une autre terre. Ils nous reviennent enrichis de la culture du Proche Orient ». (Marianna Belmkaïa)
Ces départs ne sont-ils que négatifs ? L’avenir le dira, mais déjà ce mouvement ouvre Israël à des relations internationales de grande envergure passant par ce réseau des Russes israéliens présents à l’étranger.