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L’hôpital Saint-Louis : au-delà des clivages

dimanche 22 novembre 2009, par Myriam Ambroselli


Fondé il y a plus de 150 ans par le consulat français, l’hôpital Saint-Louis, grand édifice aux pierres blanches et aux volets bleus aux portes de la Vieille Ville de Jérusalem, accueille indifféremment Israéliens et Palestiniens et constitue un véritable îlot où les communautés peuvent se rencontrer. Spécialisé depuis 1951 dans l’oncologie et depuis les années soixante-dix dans les soins palliatifs, l’hôpital accueille les malades atteints de cancers ou de maladies cérébrales et les personnes en fin de vie. Juifs, musulmans et chrétiens cohabitent dans une même attente : celle du soulagement de la souffrance par de bons soins, celle de la délivrance, et parfois celle de la mort. S’ils ont vécu dos à dos, ils s’éteignent côte à côte, face aux remparts de Jérusalem. Une maison vivante par l’atmosphère si singulière de la cohabitation multiconfessionnelle et grâce au dévouement du personnel et de nombreux volontaires venant d’Europe et d’Outre-mer.

Un lieu historique

L’hôpital Saint-Louis a été fondé il y a plus de 150 ans par le consulat français. Les soins des patients furent confiés à la congrégation française des « Sœurs de Saint Joseph de l’Apparition » qui fut la première communauté féminine étrangère à arriver en Terre Sainte, en 1848. L’hôpital occupait alors une maison privée de la Vieille Ville de Jérusalem, il déménagea ensuite au sein des bâtiments du Patriarcat Latin. Des le début, la place et le confort manquaient. Pour cette raison, un riche pèlerin français, le comte de Piellat, architecte de métier, construisit un nouvel hôpital en dehors des murs de la Vieille Ville. Le nouvel hôpital, dont l’architecture évoque les couvents édifiés en France à la fin du XIX siècle, entra en fonction en 1881, avec 12O lits. Dédié al médecine générale, il prodiguait des soins à tous ceux qui se présentaient, indistinctement, quelle que fut leur religion ou leur état de fortune. Les occupants ottomans consentirent même à faciliter l’accès des chrétiens à l’hôpital en ouvrant une nouvelle porte dans les murailles de Jérusalem, la Porte Neuve.

En 1948, lors de la guerre d’Indépendance, la Vieille Ville est occupée par les Jordaniens, et l’hôpital Saint-Louis, situé à une dizaine de mètres des murailles se retrouve en territoire israélien. Entre les deux, une zone franche, que seuls une autorisation des Nations Unies et le port d’un drapeau blanc donnaient le droit de franchir. Situation singulière qui donna lieu à un épisode mémorable, en 1954, un jour où une patiente de l’hôpital perdit son dentier en toussant fortement et que celui-ci tomba par la fenêtre. Il fallut un cessez-le-feu temporaire et l’intervention de trois officiers, un Israélien, un Jordanien et un officier des Nations-Unies, pour aller le récupérer sous une bannière blanche et sous la surveillance des soldats israéliens et jordaniens en poste de chaque côté du mur de séparation qui sépara Jérusalem d’ouest en est jusqu’en 1967.

Ainsi entre 1948 et 1967 les sœurs de l’hôpital essayèrent de faire face à la situation sérieuse des malades qui habitaient la Vieille Ville et qui ne pouvaient plus atteindre l’hôpital. Elles construisirent en 1956 un autre hôpital, à l’est de la ville, encore appelé « Hôpital Saint Joseph » pour répondre aux besoins de la population majoritairement arabe de ce secteur. Quant à l’hôpital Saint-Louis, privé de sa clientèle traditionnelle, il entra à partir de 1951 dans un nouveau domaine de compétence au sein même du service de santé israélien : l’oncologie, puis plus tard les soins palliatifs. En 1967, à la suite de la réunification de la ville, l’orientation thérapeutique de l’hôpital ne fut pas modifiée, et jusqu’à ce jour les autres hôpitaux de la ville dirigent leur malades grabataires sur Saint-Louis.

Une cohabitation remarquable

Dans les couloirs de l’hôpital Saint-Louis, on croise aussi bien un Juif religieux de Méa Sharim, qu’un Arabe égrenant son chapelet, ou un commerçant chrétien orthodoxe de la Vieille Ville. Un rabbin est attaché à l’hôpital de manière à ce que toutes les mesures soient prises afin qu’un patient juif puisse y être accueilli : l’hôpital détient le certificat de cashrout, et chaque jour il est vérifié que les règles sont bien suivies. Les lois alimentaires musulmanes sont également respectées.

Tous, Juifs, Chrétiens, Musulmans cohabitent dans une même attente de soulagement et de délivrance. Cancers en phase terminale, accidents cérébraux, démence sénile… Les pathologies des patients sont sans appel mais l’hôpital n’est pas pour autant un mouroir. Grâce à l’esprit insufflé par les religieuses de Saint-Joseph, par le personnel compétent et par les volontaires, grâce à la paisible cohabitation entre les uns et les autres, cette maison est vivante. Le personnel de l’hôpital est mixte : médecins, infirmiers, aides-soignants sont juifs, musulmans ou chrétiens. Les uns habitent du côté israélien, d’autres viennent des quartiers arabes, d’autres encore des territoires occupés. Pour éviter les conflits à l’intérieur de l’hôpital, les sujets religieux et politiques y sont bannis.

L’hôpital tend à être un lieu de réconciliation. Tous les vendredis matin par exemple, deux femmes juives orthodoxes viennent servir du thé et des gâteaux maison à tous les patients sans distinction. C’est aussi et surtout autour des patients que se nouent des relations inattendues. Les familles se rencontrent dans des situations communes, auprès de leurs proches souffrant ou mourant. Le reste n’a plus d’importance. Une jeune femme juive orthodoxe qui vient de perdre sa mère se jette dans les bras de la religieuse bénédictine qui partageait la chambre de sa mère. Un rabbin est venu aider une famille musulmane à faire les papiers officiels pour un enterrement. Un soldat Israélien qui vient chaque jour visiter sa mère demande à l’infirmier palestinien qui passe le check-point chaque matin : « comment va ma maman ? ». Et l’infirmier de répondre : « Aujourd’hui, très bien. Je lui ai déjà donné sa douche, elle est là, elle prend son petit déjeuner ». Les relations sont centrées sur les patients et, au cœur du quotidien, des amitiés se tissent au-delà des clivages. Les exemples sont innombrables. « C’est le cadeau que nous font nos malades, explique sœur Monika, d’origine allemande, « Ils sont tellement malades que tous se rendent compte que les différences que nous faisons entre les gens n’ont pas d’importance. Auprès d’une mère mourante, toutes les différences politiques et religieuses tombent. »

L’équipe médicale de l’hôpital actuellement dirigée par sœur Monika depuis cinq ans, constitue l’âme de l’hôpital. En 1988, l’hôpital reçu d’ailleurs à la Knesset le « Prix de la Qualité de la Vie » pour son « dévouement excellent », le « pont de solidarité humaine, de tolérance mutuelle et de respect » qu’il établit et « l’esprit de bénévolat » au sein des volontaires. En effet, aux 60 employés s’ajoutent 25 volontaires internationaux, venant en majorité d’Europe et d’Outre-mer. Ils permettent à l’hôpital d’offrir une bonne qualité de soins à moindre coût avec un personnel jeune et dynamique.

En 2007, l’hôpital reçut le « Mount Zion Award » pour la Paix, prix qui salua l’œuvre de réconciliation qui y est menée. Le 5 octobre 2009, soeur Monika fut décorée en Allemagne de la Légion d’Honneur de la main du Président Horst Koehler. Arrivée à Saint-Louis comme volontaire pour trois mois en 1987, elle avoue avoir attrapé ici le « virus de la vie religieuse ». Infirmière diplômée en théologie, elle se définit elle-même comme « une femme qui a fait de son hobby sa profession : les soins, et de sa profession son hobby : la théologie. » Elle est la garante du dévouement du personnel, de la tolérance mutuelle et du respect au sein de l’hôpital dans un climat de paix « basé sur l’amour des malades graves ou sans espoir de guérison, de toutes les religions, de tous les peuples et de tous les rites » selon les mots de Shlomo Hillel, président de la Knesset, en 1988.

L’hôpital Saint-Louis est depuis plus d’un siècle, un lieu unique de réconciliation et de rencontre.

Photo : Myriam Ambroselli


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