Un écho d’Israël 41 : mai - juin 08

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Histoire : vers la proclamation de l’indépendance de l’Etat d’Israël

Cecile Pilverdier

60 ans d’Israël, quelques souvenirs

Yohanan Elihaï

Michel Gurfinkiel, Le roman d’Israël

Jean-Marie Allafort

© Un écho d'Israël - 2004

 


Dossier : Les Juifs messianiques (2ème partie)
Antoinette Brémond
Connaissance du pays : Jérusalem, ville trois fois sainte ! (1ère partie)
Loïc Le Méhauté
Œuvres spoliées et orphelines
Suzanne Millet
Flashes d’espoir : l’Institut Magnificat
Agnès Staes
David Halivni
Chant du mois et humour en final...


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EDITORIAL
Jean-Marie Allafort

Il est frappant de consulter les photos sélectionnées par certains journaux étrangers pour résumer les 60 ans d’Israël. On y voit surtout des clichés de batailles (c’est vrai qu’Israël a connu 7 guerres sur cette courte période), des palestiniens qui se soulèvent contre les forces d’occupation et bien sûr le célèbre « mur de la honte ». Heureusement, il y a eu Begin et Rabin qui ont fait respectivement la paix avec l’Egypte et la Jordanie. Ce sont les seules photos sans canons pointés...

Un prêtre de Jérusalem a déclaré cette semaine que le pays célèbre 60 ans d’illégitimité. Si cet ecclésiastique acceptait de me suivre sur le mont Herzl à Jérusalem, je lui montrerais les nombreuses tombes sur lesquelles il est gravé « anonyme ». Ce sont des rescapés de la Shoa, qui à leur descente de bateau se sont retrouvés avec un fusil à la main pour ne pas risquer une seconde fois de disparaître. Dans de nombreux cas, on n’avait même pas enregistré leur nom. Ils sont morts anonymes. Ce sont des rescapés de Birkenau et d’Auschwitz qui ont versé leur sang (sans qu’on leur demande leurs avis) pour que leurs fils et petit-fils puissent vivre en toute liberté loin de ceux qui veulent l’extermination des Juifs. Israël est un Etat refuge. Ne l’oublions jamais.

Comme chaque année pour le jour de l’Indépendance, je suis invité chez des amis pour le traditionnel barbecue. J’y rencontre Nurit, mère de trois enfants. Nous parlons de la journée de la veille consacrée au souvenir des soldats tués. Elle a un seul garçon et me confie qu’elle prie tous les jours pour qu’il ne s’enrôle pas dans une unité combattante. Elle ne veut pas le perdre. Elle a les larmes aux yeux.
Quelques minutes plus tard, elle me raconte qu’elle travaille dans un jardin d’enfants à Tel Aviv. Il y a de nombreux enfants de travailleurs étrangers ainsi qu’un bambin palestinien. Elle m’explique que grâce à une organisation humanitaire israélienne, une mère célibataire palestinienne est cachée à Tel Aviv. Elle a été sauvée de justesse de la mort. Son propre frère la recherche toujours pour la tuer. Personne ne sait que l’enfant est palestinien. On lui a donné un nom juif et il parle hébreu. Nurit de conclure : « Il est un peu plus jeune que mon fils. Qui me dit qu’un jour il ne se battra pas contre mon garçon ? » Dans ces quelques mots, le drame israélien d’aujourd’hui était résumé.

 

HISTOIRE : VERS LA PROCLAMATION DE L’INDÉPENDANCE DE L’ETAT D’ISRAËL
Cecile Pilverdier

La Déclaration Balfour du 2 novembre 1917 présentée à Lord Walter Rothschild, dans laquelle le gouvernement britannique annonçait la possibilité d’établir un Foyer National Juif en Palestine, est le résultat de nombreuses conjectures l’ayant précédée.
La guerre de Crimée de 1854 à 1856 n’est- elle pas depuis les croisades, la première guerre provoquée par l’ambition des Européens de contrôler la Palestine ?
C’est l’époque de la colonisation, et l’Empire ottoman, « l’homme malade de l’Europe », ne va pas tarder à être démantelé.

De 1831 à 1840, l’égyptien Ibrahim Pacha, ami de la France, règne sur la Palestine et sa politique libérale envers les européens, les invite à acheter des terres. C’est l’époque où les églises et couvents européens s’installent, ambassadeurs de leurs propres pays : la France, l’Angleterre, la Prusse, la Russie. En 1880, Jérusalem devient la ville la plus importante, au Proche-Orient, supplantant Beyrouth, Damas ou Saint-Jean-d’Acre. Sa population multipliée par 10 en un siècle, compte alors 31 000 habitants, dont 17 000 juifs, 8 000 musulmans et 6 000 chrétiens.

En Russie, le socialisme fondé par Karl Marx en 1848, la renaissance nationale juive du 19ème siècle, la formule « l’an prochain à Jérusalem », répètée à longueur de siècle par les juifs religieux, ont encouragé une immigration constante, qui atteint son sommet à la fin du 18ème siècle.

L’Angleterre, pays protestant, pense que sa mission est de ramener dans leur ancienne patrie les juifs qui souffrent.
Moshe Hess, né en 1812, a écrit son livre Rome et Jérusalem, à propos duquel plus tard Théodor Herzl lui-même écrira : « Tout ce que nous avons tenté de faire est déjà dans ce livre ».

Moshe Lilienblum, né en Lituanie en 1843, écrivain, est un des leaders des « Amants de Sion » en Russie, mouvement auquel il adhère après les pogromes de 1881 et il écrit : « Nous avons besoin d’un coin à nous. Nous avons besoin de la Palestine ».

Le mouvement « Bilou »
Histoire du sionisme
Bilou est l’acronyme du verset biblique « Maison de Jacob, allons et marchons » (Isaie 2,5) que prit une organisation de jeunes juifs, fondée en Russie à la suite des pogromes de 1881
Dès 1881-82, c’est la première immigration (Aliya) de jeunes, organisée par différentes associations. Ils viennent vivre en « groupes » en Palestine, (par exemple, Bilou). Dès 1870, l’école d’agriculture de Mikvé Israël est créée par le Baron de Rothschild. Puis ce sont les fondations de nouveaux lieux : Zikhron Yaakov, Rosh Pina, Petah Tikva, Hadéra.

Avec la fin de l’Empire ottoman et l’arrivée des Britanniques, les Européens, évoquent l’idée d’un statut international pour Jérusalem.

C’est lors de la Première Guerre mondiale, l’Amérique entrant dans les affaires mondiales, que les Juifs américains commencent à soutenir les revendications sionistes. Pendant que les Français et les Anglais « dépeçaient » la région en se la partageant, Louis Brandeis, avocat juif à la Cour suprême des Etats Unis, apporte un important soutien au mouvement sioniste américain. Les dirigeants sionistes de Londres utilisent le fait qu’il est le conseiller du président Wilson pour leurs tractations avec le gouvernement britannique.
Arthur James Balfour, nommé ministre anglais des Affaires étrangères en 1916, est chargé d’obtenir le soutien des Etats-Unis en 1917 contre les Allemands. A deux reprises il s’entretient avec Brandeis lors de sa visite à Washington. En novembre 1917, désireux de rallier la communauté juive des Etats-Unis et lui-même sympathisant au courant sioniste chrétien, il publie la lettre d’intention indiquant que le Royaume-Uni favorisera la création en Palestine d’un Foyer National pour le peuple juif. Haim Weizmann, immigré de Russie vers l’Angleterre en 1904, ingénieur biochimiste, soutient l’idée d’un sionisme pratique. Il est l’un des fondateurs de la « Fraction démocratique » et il jouera un rôle important dans les débats menant à l’obtention de la Déclaration Balfour. Concepteur d’une substance explosive performante, des bruits courent que le gouvernement britannique aurait souhaité le remercier en accédant à sa requête.

L’après Déclaration Balfour

La Déclaration Balfour réjouit les milieux sionistes : la notion de « peuple juif » est reconnue, non plus seulement celle de « religion » ou de « communauté ». D’autre part Londres voit d’un bon œil que le mouvement sioniste devienne anglophile, l’Angleterre devenant mandataire sur la Palestine, donc sur le « Yishouv », à partir du 24 avril 1922.

Pour les Arabes, cette déclaration contredit la correspondance Mac-Mahon-Hussein écrite entre juillet 1915 et mars 1916, leur donnant l’espoir d’une inclusion de la Palestine dans un futur grand Etat arabe.

Les chrétiens, qui représentent les puissances occidentales, recensent 300 institutions religieuses : écoles, églises, hôpitaux, dont 77 rien que pour la France. Six pays ont des consulats généraux, qui à partir de 1918 sont placés sous l’autorité directe du ministre des Affaires étrangères de leur pays : la France, la Russie, la Perse, la Grèce, l’Italie et l’Allemagne.

A partir de 1917, les sionistes se réfèrent à cette Déclaration Balfour, lors de chaque échéance diplomatique, comme le président Wilson lors du traité de San Remo en 1920.

Des milliers de Juifs sionistes s’unissent aux Forces britanniques dans la Brigade juive en 1917-1919 contre les Allemands, alors que les Arabes se mettent du côté du Kaiser. En 1920, 5 000 Juifs de l’armée britannique forment la base d’une armée nationale, après avoir appris le maniement des armes.

A la Déclaration Balfour, certains Arabes réagissent positivement : à Covent Garden le 12 décembre 1917, lors d’une réunion sioniste, deux orateurs arabes saluent cette Déclaration. Weizmann, lui, déclare à Manchester que « S’il y avait eu des malentendus autrefois, il n’en était plus de même aujourd’hui ». De grands journaux égyptiens sont amicaux, et à la Mecque, le journal du roi du Hedjaz, Hussein, salue les exilés en ces termes : « Ces fils originaires du pays dont leurs frères arabes devraient profiter matériellement aussi bien que spirituellement ».

Immigration illégale vers la Palestine
Immigration illégale vers la Palestine
Mais les émeutes de 1920-1921 où Brenner, célèbre écrivain sioniste et Y.Trumpeldor, le « Héros des pionniers » sont tués, entraînent un durcissement des attitudes.
En 1921, Hadj Amin el Husseini est nommé mufti de Jérusalem par Herbert Samuel, malgré sa participation aux émeutes antijuives, et il reste chef spirituel des Arabes palestiniens jusqu’en 1937. Sa part de responsabilité dans les émeutes de 1929 et 1936-1939 est évidente. En 1929, ce sont des incidents autour du Mur occidental (des Lamentations) qui déclenchent celles-ci, faisant 60 morts juifs à Hébron et 45 à Safed. Ces émeutes marquent un tournant dans les relations arabo-juives. Chez les Arabes, le fanatisme religieux est délibérement attisé à des fins politiques, et chez les Juifs, les révisionnistes réagissent plus fort que les ultra-orthodoxes qui ont souffert pendant ces émeutes, alors que le Mur occidental est pour les révisionnistes un symbole national plutôt que religieux.
En 1936 a lieu la plus importante vague d’attaques arabes qui dure 3 ans et nombreux sont les morts et les blessés. La tension augmente après l’arrivée au pouvoir d’Hitler. Les immigrants affluent en masse : 30 000 en 1933, 42 000 en 1934, 61 000 en 1935. Les juifs représentent alors 30% de la population.

Les Arabes palestiniens, renforcés par le déclin de l’influence britannique (l’Irak est indépendante en 1933, et ce mouvement d’indépendance progresse en Egypte et en Syrie) font pression sur les Britanniques qui émettent le « Livre Blanc » en 1939, limitant fortement l’immigration juive qui devait à la longue cesser. Ceci au moment où les Juifs d’Europe en avaient le plus besoin.

Durant la période de 1904 (mort de Herzl) à la naissance de l’Etat d’Israël en 1948, le mouvement sioniste est partagé entre de nombreuses tendances, parfois très antagonistes : les territorialistes qui veulent un Foyer National en un lieu quelconque , contre les « Sionistes de Sion », exclusivement en terre d’Israël, des politiques qui préconisent les efforts diplomatiques, contre les pratiques qui veulent renforcer le « Yishouv » sur le terrain, des indépendantistes, contre des partisans d’un Etat bi-national, des laïcs contre des religieux, une gauche travailliste contre une droite révisionniste.

Finalement, ceux qui prônaient la régénération sociale et culturelle du peuple juif sur sa terre ancestrale, dans le cadre d’un Etat-nation souverain, l’ont emporté, encouragés par la Déclaration Balfour du 11 novembre 1917, évoquée à San-Rémo en avril 1920 et reconnue par la Résolution 181 du 29 novembre 1947 validant le plan de partage de la Palestine en deux Etats.

Voir sur le même sujet : Ce jour-là, 14 mai 1948 à Tel Aviv...


Bibliographie :

-  Catherine Dupeyron, Chrétiens en terre sainte, Albin Michel, 2007.
-  F rédéric Encel , François Thual, Géopolitique d’Israël, Seuil, 2004,
-  Walter Laqueur, Histoire du sionisme ; Gallimard, 1994

 

60 ANS D’ISRAËL, QUELQUES SOUVENIRS
Yohanan Elihaï

Israël fête ses 60 ans. L’équipe d’Un Écho me demande d’évoquer des souvenirs. Je vais donc tâcher de rapporter des faits, des histoires vécues dans ce pays depuis 1946. Des choses qui illustrent en petit ce qu’on vivait alors.

Eh oui, pour moi cela commence en Palestine, en Octobre 1946. Envoyé au Liban à titre de coopérant, ou prof de français pour un an, ce qui comptera comme service militaire, je faisais partie d’un groupe de 12 séminaristes âgés de 20 ans. Débarqués en Égypte nous avions pris le train à minuit pour Haïfa, un train qui traversait le nord du Sinaï. De nuit on voyait les dunes de sable, et, de temps en temps un petit groupe de Bédouins sonnait, le train s’arrêtait entre deux dunes, et on les voyait disparaître dans la nuit, allant quelque part dans les sables.

Train à la gare d’Afula dans les années 40
Train à la gare d’Afula dans les années 40

Dans le compartiment, deux personnes près de la fenêtre, comment savoir si ce sont des “sionistes” (bien sûr pas encore Israéliens) ou bien des civils anglais. Ayant fait un peu d’hébreu biblique je chuchote Berêshit bara Elohim... (Au commencement Dieu créa...) et voilà que nos voisins continuent par cœur avec un sourire les versets suivants. La conversation s’engage, en anglais : ils retournent d’Égypte à Tel Aviv, on parle pendant une heure, mais à 1 h. du matin ils veulent dormir, et je demande encore comment on dit Good night en hébreu. Ma première leçon d’hébreu moderne. Le matin à 6 h., on passe à Lod (Lydda). Sur le quai des gosses arabes attendent pour cirer les chaussures ou vendre des journaux. J’achète Ha-Aretz - il existait déjà - et je le rapporterai à mon prof d’hébreu au séminaire. Je ne pensais pas alors que je reviendrais un jour ici, ni que je lirais Ha-Aretz tous les soirs sur Internet, 60 ans après. Nos voisins nous quittent, ils rejoindront Tel Aviv en bus, car le train n’y passe pas encore. A Haïfa à midi nous prenons des taxis collectifs arabes et partons pour Beyrouth. On passe la frontière à Râs en-Naqoura (Rosh ha-nikra) sans problème. Et là commence un autre chapitre. Durant cette année 46-47 j’ai commencé à apprendre l’arabe oriental (les dialectes de Liban-Syrie Jordanie-Palestine sont très proches). Ce détail a sa place pour la suite de l’histoire.

A Pâques 1947, l’Université Saint Joseph de Beyrouth organise un pèlerinage en Terre Sainte et nous descendons au Liban sud dans un car de l’Université, nous passons la frontière, et là, en attendant le contrôle des passeports, nous nous asseyons sous des arbres. Des gosses nous entourent, des petits arabes, mais il y a aussi un gosse juif de 10-11 ans. J’entame la conversation... en quelle langue ? Eh bien en arabe ! Oui, vivant avec les enfants arabes, il le parle très bien. Intéressant. Je le quitte en demandant comment on dit en hébreu : Comment ça va ? Deuxième leçon, cela me servira. A Jérusalem on visite les Lieux saints, notre guide, jésuite français, ignore tout ce qui est juif, et quand on retournera au Liban par Ramlé et la côte je lui demanderai innocemment que l’on passe par Tel Aviv, il me répondra, outré : Ça ne nous intéresse pas, on est venu en Terre Sainte.

En attendant nous sommes encore à Jérusalem, et on va faire une visite à Hébron, au tombeau des Patriarches. Mais dès l’entrée de la ville, voyant un car inconnu (même si les mots Université Saint Joseph sont écrits en arabe sur le flanc du car), les enfants de la rue nous accueillent avec une pluie de pierres. Le chauffeur libanais moustachu saute du car et crie quelques mots en arabe, mais reprend vite le volant et nous déclare : “Moi je n’entre pas dans cette ville !” Je ne la verrai que 20 ans plus tard, en 1967.

A Jérusalem, à chaque coin de rue, des sacs de sable et derrière, soit un soldat anglais, soit un juif du Palmach, soit un garde arabe avec le voile blanc et rouge (keffié) et le cordon noir. Ils collaborent pour maintenir l’ordre, dans le climat déjà tendu.

Au cours de ce séjour on passe à l’Université hébraïque au Mont Scopus, pour remettre une lettre d’un Jésuite de Beyrouth à un professeur juif. Il y avait déjà collaboration et échanges à cette époque. Un jardinier gratte la terre. Je lui dis ma phrase “Comment ça va ?”, il sourit tout étonné (notre groupe de séminaristes est... en soutane noire), et répond “Bien, merci.” Troisième leçon. Mais je suis ému de ces courts contacts.

Enfin passons. Si je veux arriver à 2008 dans ce petit bulletin.

Etant devenu religieux (Petits Frères de Jésus de Ch. de Foucauld), je me retrouve en 1950 sur les routes de ce qui est devenu Israël, avec des Petites. Sœurs qui commencent une fraternité à Jérusalem. Il faut se débrouiller pour avoir des tickets d’alimentation, car bien des denrées sont encore limitées. Dans la tournée, nous allons aussi en Galilée, et tout se fait en stop. Chaque chauffeur s’arrête pour ramasser les stoppeurs. C’est courant. Un camionneur qui va en fait à Afoula pousse jusqu’à Nazareth (12 km plus loin), pour nous rendre service. C’était l’bon temps !

A Nazareth, nous rencontrons un vieux prêtre arabe qui nous dit : “Oui, nous sommes restés. On nous a dit : ‘Partez, partez, on va chasser les Juifs et vous reviendrez.’ Moi j’ai dit aux gens : ‘Restez, il n’arrivera rien.’ Et nous sommes restés.” Ce n’est sûrement pas tout le tableau, il y a eu ces avertissements des dirigeants arabes, mais aussi des actions militaires israéliennes qui ont provoqué la fuite des réfugiés. Il y a deux versions, partielles et partiales, ce n’est pas mon sujet, mais je pensais utile de raconter ce que j’ai entendu alors. Israël avait deux ans.

En 1953, pendant les vacances de mes études de théologie en France, j’ai passé deux mois en kibboutz. Que d’histoires encore ! J’en rapporterai deux : à Tséélim, un enfant de 14 ans, venu dans un groupe d’enfants travailler pendant l’été, me dit : “Il paraît qu’y a des curés dans le kibboutz !” “Eh oui, et j’en suis un.” “Ah bon, alors j’ai des questions : Pourquoi vous avez des statues (en hébreu, même mot pour statue et idole) dans vos églises ?” Ne voulant pas m’embarquer dans ces “petits” problèmes avec un enfant, et mon hébreu étant encore limité, je lui dis : “Je suis ici pour clouer des caisses, laisse-moi travailler.” Il s’excuse : “D’accord, d’accord, mais juste une dernière petite question : Qu’est-ce que Jésus a changé ?” Bon, on s’est quitté bons amis sans avoir abordé cette petite question.

Dans le même kibboutz, une fillette de 14 ans qui arrachait des herbes dans les sillons, s’adresse à moi (je travaillais à 10 mètres d’elle) : “Tu es chrétien, tu veux vivre avec nous ? Alors pourquoi tu ne te convertis pas au judaïsme ?” Le genre de travail que nous faisions ne lui permettait pas de commencer mon éducation. Toutefois dans les années qui ont suivi, quand on me demandait : “Tu n’es pas venu faire de la “Mission” (prosélytisme) ?” Je pouvais dire : “Non, je n’en ai jamais fait, mais on en a fait auprès de moi.” Et je me rappelais en souriant la gosse dans le champ.

Finalement en 1956, ayant fini mes études, je débarque à Haïfa et vais à Jaffa commencer ma vie de travail et prière. Il faut manger. Je vais donc au bureau d’embauche faire la queue. L’employé voyant mon passeport me dit : “Avec un truc comme ça tu ne peux pas travailler ! Va au ministère du Travail.” J’y vais, et la secrétaire du ministre (il n’y avait personne dans les couloirs) me déclare : “Monsieur, si on vous a donné un visa d’un an, il faut manger, donc vous avez le droit de travailler.” C’était l’bon temps.

la Salle du Souvenir à Yad Vashem
la Salle du Souvenir à Yad Vashem
En fait j’apprends la céramique chez un artiste connu avec qui je travaille quand il prépare les noms des camps de concentration pour le carrelage de la Salle du Souvenir à Yad Vashem. Quand je pense que c’est à cause de la Shoa que j’ai voulu vivre ici... La boucle se ferme. Je vis avec un autre frère dans une baraque au nord de Tel Aviv. Lui travaille comme soudeur dans une usine. Une nuit qu’il était seul, des gens nous soupçonnant de “Mission” mettent le feu à un coin de la baraque. Mon frère court chez les voisins, et c’est l’un d’eux qui l’aidera à éteindre le feu. Notre propriétaire avait reçu des menaces : Si tu ne les chasses pas... Il nous dit cela en riant, et ne change rien de son attitude bienveillante.

Au cours de cette année 1956, Israël n’occupe pas les “territoires” et a 13 km de large en son milieu (bande côtière). Les pays voisins disent et redisent que cet État doit disparaître, et des groupes armés entrent la nuit du nord, de l’est et du sud, quatre fois par semaine et tirent ou jettent des grenades. En sept mois, 114 attentats avec des victimes israéliennes. Heureusement les attentats sont moins efficaces qu’aujourd’hui, car depuis on a trouvé mieux pour tuer.

En 1959 avec deux autres frères, je vais travailler un mois en kibboutz, et le responsable des loisirs vient me dire : “Il faut nous faire une petite conférence sur vous.” Réticent au début, je cède quand il me dit : “On vous reçoit, vous travaillez avec nous et on ne sait pas ce que vous êtes !” Un vendredi soir, je parle 20 minutes, sans trop entrer dans les détails religieux. “Oui, nous travaillons, divers travaux, au milieu des gens, et le soir nous prions Dieu.” A la sortie une jeune fille m’interpelle : “Dommage, tu n’as pas exposé l’idéologie qui est derrière tout cela !”

Bien des années après, revenant au kibboutz en visite, je vois des œuvres très belles en émail sur cuivre sur les murs de certains bâtiments. “Qui fait cela ?” “C’est Gaia.” Je la rencontre, elle me dit : “Ah, tu sais quand je travaille, je pense à toi...” “Tiens, tu sais donc que je fais de la céramique ?” “Non, non... c’est autre chose : pour travailler, je ferme les yeux et je vois une image, et je recopie ce que j’ai vu. Alors, d’où ça vient ? (elle pense à Dieu, à ces religieux venus autrefois qui travaillaient et priaient). Au début je ne voulais même pas signer : ce n’est pas de moi, ça !” Après une pause : “Et tu sais, quand tu as parlé au kibboutz, j’avais 14 ans.” Seize ans avaient passé depuis.

En 1960 je demande à être naturalisé. Au bureau l’employée dit simplement : “Bon, deux photos et 3 Livres.” Pour une Livre, on avait un kilo de pommes. Trois mois après la réponse favorable arrive. Entre parenthèses, aujourd’hui des Européens me disent : “Comment ? tu fais partie de ce peuple ?!” Je dis : “Oui, certains Israéliens font des choses regrettables, d’autres protestent et agissent, je ne me sens pas seul.” Ceci dit en passant, très brièvement.

Parmi les voisins de notre baraque il y a un ménage hollandais. Elle, fille du Grand Rabbin de Hollande, mort en camp, a été elle-même de 10 à 14 ans en camp, avec Anna Frank. Elle est sortie vivante, mais très marquée. Un jour j’arrive à la porte de la cuisine, elle remue une soupe, les yeux fixes droit devant elle. Elle sent ma présence et sursaute effrayée. “Oh pardon... tu sais, je vis encore ça. Parfois j’ai faim soudain, il y a bien du pain dans le placard, mais je cours en acheter à l’épicerie.” Elle est retournée en Hollande où elle est morte de la tuberculose.

Après neuf ans (que je ne raconte pas en détails !), donc en 1965, nous sentons le besoin de vivre aussi avec la minorité arabe d’Israël, et nous voilà à deux à Tarshiha, village arabe assez aisé, 1000 catholiques avec des minorités : 200 orthodoxes, 100 musulmans, et 10 familles juives, tenant des petites boutiques en bordure de la route. Dans l’Humour en finale on retrouvera un de ces petits commerçants. Pendant deux ans je continue ma céramique et l’autre frère travaille dans les champs avec des ouvriers arabes et juifs. Que d’histoires là encore. Que d’amis j’ai gardé là-bas. J’ai ainsi pu voir la réalité par l’autre bout de la lunette. Déjà des expropriations (limitées) avec des bons prétextes : Le gouvernement dit : “On leur a proposé des dédommagements, ils ont refusé.” Mais ils avaient sans doute de bonnes raisons de refuser. Là encore ce n’est pas le lieu de développer, mais c’est deux ans de rencontres, de réflexions, de joies et de peines. On réalise de façon concrète que chaque peuple a ses qualités et ses défauts. Et pas les mêmes... d’où tellement de malentendus.

Nous voilà ensuite à Haïfa, où je travaille maintenant comme typographe sur ordinateur pour une maison d’édition. Adieu la céramique. En sept ans j’en verrai, des livres, des auteurs ! Une ou deux histoires : parmi nos “clients” un rescapé de la Shoa qui écrit un livre de petites nouvelles, 3-4 pages chacune. La Shoa l’obsède : Un enfant juif erre, voulant acheter une boussole pour rejoindre un oncle ‘dans le nord’ de la Pologne, ses parents étant disparus. Finalement une vieille Polonaise à qui il demande une boussole lui dit tristement : “Pauvre gosse, où veux-tu trouver une boussole, quand Dieu a perdu la sienne ?” Je cite une phrase de son livre, elle reflète le désarroi d’alors.

Ce même vieux juif polonais, intéressé par mon histoire, m’invite chez lui (“Ma femme veut te connaître”). Et quand je déballe notre belle théorie : “Vivre avec les pauvres, les gens qui souffrent...” il me dit soudain : “Mais si tu veux vivre avec ceux qui souffrent le plus, ce n’est pas avec nous que tu dois être, c’est avec les Palestiniens !” Un rescapé de la Shoa. J’ai pu lui dire que nous avons des frères et sœurs chez les Palestiniens, et “Si l’on adopte un peuple, c’est pour la vie... Du reste, Israël ne souffre-t-il plus ?” Il semblait satisfait de ne pas m’avoir convaincu.

En 1967, après des mois de peur d’être envahi et supprimé, on se retrouve le 7 juin dans Jérusalem-est et les territoires, et on a enfin accès au Mur occidental (du Temple), ce qui était impossible pendant 20 ans. Moi aussi avec mon passeport israélien, je ne pouvais plus aller à Bethléem. On partage la joie pas encore bien digérée. Mais la rencontre avec nos frères et sœurs de Vieille Ville, “annexés” en une nuit, nous fait sentir de nouveau les deux côtés du problème. Un soldat trop zélé a planté un drapeau israélien sur le dôme doré de la Mosquée d’Omar, mais Moshé Dayan donne l’ordre de le retirer. J’accompagne un de nos frères de Vieille Ville à la banque, je sers d’interprète. L’employée me demande, comme pour un touriste : “Quand est-il entré en Israël ?” Je lui traduis avec un sourire embarrassé, il rétorque : “Dis-lui que c’est eux qui sont entrés chez moi !” C’est lui qui dans nos échanges de ces jours inoubliables, nous a dit : “On n’avait pas idée que vous viviez dans la peur...” Que de souvenirs de cette période !

En 1973-4, à la guerre de Kippour, face à l’Égypte et la Syrie, on manque de craquer, Moshé Dayan a une dépression nerveuse, pendant 8 jours la radio bredouille des nouvelles banales, peu claires. Finalement on prend le dessus. Et les pourparlers avec l’Égypte aboutiront en 1977 à la venue d’Anouar Es-Sadate à Jérusalem. A la Knesset il dit : “Pendant 30 ans nous avons refusé d’admettre votre présence, eh bien je suis venu vous dire : vous êtes ici et nous (l’Égypte) l’acceptons.” Près du grand hôtel King David où l’on reçoit les officiels, je suis là parmi la foule qui se masse le plus près possible, des drapeaux égyptiens flottent, on regarde, je pleure comme bien d’autres.

Mais pendant les trois mois qui ont suivi cette guerre, en 1974, les hommes étaient restés sur les fronts. On manque de main d’œuvre, on demande des volontaires, et je me retrouve à la poste d’Afoula, comme facteur. A 6h.30 on trie le courrier. A 7 h. on part le distribuer dans les quartiers et la campagne environnante. Un matin on reçoit une masse de revues très lourdes à distribuer dans toutes les maisons. Un protestant de Jérusalem a fait un recueil de textes de propagande pour convertir nos compatriotes. Mes collègues facteurs protestent (je ressens la même chose, surtout que c’est très lourd, et... il y a une diatribe contre le Pape ! Ah, que faire ?). Un vieux fonctionnaire juif religieux, ancien dans le métier, est assis à sa table, et il tranche : “Ils ont payé le timbre, il faut distribuer !” C’est ainsi que j’ai distribué, une fois dans ma vie, des vilaines choses sur le Pape.

Dans cette période 1970-1980 il y avait à Afoula, notre petite ville, des essais d’attentats de la part des habitants arabes du nord de la Samarie. La police a convoqué les hommes de nos quartiers pour une garde civile des quartiers la nuit : un groupe de 21h.00 à 1 h. du matin, et un autre de 1 h. à 5 h. J’ai dû y aller pendant un an (toutes les trois semaines). On était par groupes de deux. A 20h.30 on recevait un vieux fusil pour deux. C’était mon compagnon qui le portait. Quatre heures à se traîner en disant ce qu’on peut. Mais un jour, les policiers tout fiers annoncent : “On a des fusils tout neufs, un par personne.” Je fais la queue, et arrivé au policier je dis : “Je suis religieux chrétien, je ne porte pas d’arme.” Un jeune gars derrière moi, élève la voix : “Moi, le pacifiste, je m’en charge !” En fait je tourne 4 heures avec un autre, mais à 1 h. du matin on se retrouve dans une auto avec le jeune. “Ah c’est toi ?” J’essaie de dire doucement que je suis venu comme chrétien vivre ici avec... “Très bien, mais sois conséquent, va jusqu’au bout ! Tu crois que ça me plaît de me promener la nuit, que j’ai envie de tuer ? Non, mais je garde mon quartier, mes enfants.” Je me tais, n’ayant plus rien à expliquer. Alors à la fin il conclut : “Enfin, l’honneur de l’homme, c’est sa foi.” Et il se calme.

Nous voilà en 1984, des attaques de la frontière nord, déjà alors, déclenchent la première guerre du Liban. Ariel Sharon, envoyé par Menahem Bégin pour lutter dans le sud Liban, dépasse largement sa tâche et se retrouve à Beyrouth. Était-ce nécessaire ? Un officier sur le front de Beyrouth dit publiquement qu’il faut se retirer, que c’est injustifié, mais on ne l’écoute pas. Alors il quitte son poste, rentre chez lui. Désertion ? On ne l’inquiétera pas par la suite. Du reste à la télévision on voit dans le soir des soldats assis autour du feu qui disent : “C’est une sale guerre ! On n’a rien à faire ici !” Et 400.000 israéliens vont manifester sur la grand-place de Tel Aviv pour le retrait immédiat. Bégin en attrapera une telle dépression qu’il se retirera chez lui, laissant son poste à d’autres.

Et je n’ai rien dit de la guerre d’Irak, où Israël est bombardé sans réagir (peu de morts, mais des blessés, et surtout, que de maisons complètement détruites !), ni des attentats plusieurs fois par semaine en 1996 avec une fois 22 morts et 70 blessés, une autre fois 12 morts et 100 blessés. Occasion de dire que quand on parle de ‘blessés’, le lecteur se dira : “Bon, un peu amochés mais ça passe.” Non, parfois c’est 6 mois dans le coma (ou des années), ou bien paralysé pour la vie, ou un enfant de 10 ans les deux jambes coupées. D’où le mur... Depuis qu’il est là, il n’y a presque plus d’attentats.

Et pourtant, on est en droit de vouloir le voir disparaître. Car son trajet annexe des terrains, coupe les gens de leur hôpital, les enfants de leur école. Des Israéliens ont manifesté avec des Palestiniens pour faire changer l’emplacement ici ou là. Ce qui a amené une fois la Haute Court de Justice à prescrire de changer le tracé. Mais cela reste une plaie. Et le dilemme : quand on ouvre les portes du Mur, le lendemain il y a un attentat grave dans la population israélienne (c’est arrivé plus d’une fois dans le passé). Ce n’est pas ici le lieu d’en parler ni de donner la solution. Cela, on le fait de loin, en Europe. Mais, sur place, on est déchiré. Car on sait ce que cela coûte aux pauvres civils, actuellement surtout les Palestiniens. Dieu sait peut-être, lui, ce qu’il faudrait faire, car il a sûrement une boussole. Mais les hommes sont coincés, par des années et des générations de peurs et de souffrances, comment dénouer les nœuds ?

En regardant en arrière, à travers ces 60 ans, je me rappelle tout cela, et tout le reste. Vous avez là quelques flashes d’ici de là à travers les années. Il faut quand même laisser la place aux autres dans cet Écho. Mais il y aurait encore tant à dire...

 

MICHEL GURFINKIEL, LE ROMAN D’ISRAËL
Jean-Marie Allafort

« Le roman d’Israël » de Michel Gurfinkiel n’est pas seulement un livre agréable à lire, c’est un ouvrage remarquablement documenté. L’auteur nous entraîne dans cette épopée étonnante et passionnante qu’est l’histoire du peuple juif retrouvant sa terre après de longs siècles d’exil. Le peuple d’Israël a toujours aspiré à un retour à Sion même et surtout dans les périodes les plus sombres. La très grande majorité des chapitres est consacrée à l’histoire du 19ème siècle, époque fondamentale pour comprendre les événements qui se déroulent aujourd’hui sous nos yeux.

Les styles d’écriture sont variés. Depuis la narration à la description en passant par un dialogue imaginaire entre Sir Montefiore et « la Télévision du Paradis » (ce chapitre est tout simplement merveilleux !).

Michel Gurfinkiel rappelle des faits trop souvent oubliés par nos contemporains. La Palestine du 19ème siècle était un pays désertique où, en 1880, vivaient seulement 300 000 personnes. Les données du chapitre 10 intitulé « Le Pays du Cerf » sont des plus révélateurs, comme le fait qu’entre 1800 et 1890 la population juive du pays a augmenté de 600%. En lisant ces chapitres sur le 19ème siècle, il faut être de mauvaise foi pour affirmer que les Juifs sont venus voler le pays aux Arabes...

Les derniers chapitres de l’ouvrage sont consacrés à la période précédant la déclaration d’Indépendance du 14 mai 1948. Là aussi, le lecteur découvrira des pages trop souvent ignorées de l’histoire de la communauté juive sous le mandat britannique, depuis le double jeu des Anglais, en passant par les conflits internes des mouvements sionistes et le refus de plus en plus violent des Arabes contre la présence juive en Palestine.

Le livre de Michel Gurfinkiel ne s’adresse pas à des spécialistes du sionisme ou de l’histoire de Proche-Orient. Il est accessible à tous et s’adresse à tous. C’est un livre passionnant comme l’histoire du peuple d’Israël. C’est surtout un livre courageux qui va à contre-courant de cette vague déferlante de l’antisionisme ou du post-sionisme. Il rappelle des vérités de base que nous avons besoin d’entendre pour ne pas tomber dans des jugements trop simplistes et faciles. Il rappelle enfin une vérité simple mais ô combien oubliée : « Il y a beaucoup de pays arabes souverains. Il n’y a qu’un pays juif. Israël. »

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DOSSIER : LES JUIFS MESSIANIQUES (2ÈME PARTIE)
Antoinette Brémond

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Diversité, unité

Chaque assemblée messianique est autonome et a son caractère propre. Pourtant, malgré cette diversité, on peut tout de même parler du « mouvement messianique d’Israël ». Dans certaines villes, Jérusalem, Haïfa, Tel Aviv en particulier, des assemblées se retrouvent régulièrement plusieurs fois par an à l’occasion d’une fête pour louer ensemble, ou d’une crise politique, pour intercéder. D’autre part, des messianiques de diverses congrégations s’engagent ensemble dans les actions sociales, pour la musique ou pour le témoignage.

Depuis 1981 les pasteurs messianiques ont senti le besoin de se rencontrer. Une Conférence Nationale des pasteurs et anciens a lieu trois fois par an. Malgré quelques essais, aucune déclaration commune n’a pu être élaborée et aucune autorité centrale ne représente ce mouvement à l’échelon national. Des retraites spirituelles régionales et nationales organisées régulièrement semblent le mieux répondre aux besoins des leaders. Dès 2003, que cela soit en Galilée ou à Jérusalem, les pasteurs arabes évangéliques y sont également conviés. De même, les cadres des assemblées russes et amhariques restés pendant quelques années à l’écart à cause de la langue, se joignent actuellement aux retraites des pasteurs de langue hébraïque. Depuis 2001, une retraite bisannuelle de 3 à 4 jours dans le Néguev organisée au niveau national groupe 50 à 70 participants. Ils sont là pour écouter ensemble le Seigneur.

En 1997 les leaders messianiques israéliens créent leur propre réseau informatique permettant des relations et informations rapides intercommunautaires.

La musique

La louange ayant une place primordiale dans les assemblées, il fallait composer ou traduire des cantiques. En 1957 fut publié un livre de chants « Chir hadash » (un chant nouveau) avec 200 chants et hymnes dont la majorité était des cantiques évangéliques, souvent très beaux, traduits en hébreu. En 1976 un autre livre est publié avec 400 chants dont des Negro spirituals, des chants du renouveau charismatique et des assemblées messianiques d’Amérique. Tous traduits, bien sûr, en hébreu. Mais, très vite, apparurent des chants composés en hébreu, plus populaires et simples : quelques versets bibliques répétés. C’était plus facile à chanter pour les nouveaux immigrants. La guitare fit son entrée.

Dès 1979 les compositeurs messianiques israéliens organisent un congrès de musiciens messianiques, leur permettant de se faire entendre. Les meilleurs chants sont retenus et édités en livrets. En 1997 est publié un livre de chants messianiques, dont la plupart des paroles sont tirées de la Bible. Certains chants reprennent des prières juives du sidour (livre de prière).

Actuellement de jeunes compositeurs préfèrent souvent écrire des paroles de leur cru, exprimant leur foi, leur joie, leur amour pour Yeshoua. La musique très rythmée reste cependant souvent pauvre. « Allons-nous un jour, nous les Israéliens, écrire des hymnes, des symphonies, des oratorios, des œuvres qui tiennent la rampe ? » se demande David Loden, un des premiers musiciens messianiques d’Israël.

Depuis trois ans, accompagnée de batteries, de guitares électriques, et d’un piano, une chorale messianique, composée de jeunes et de quelques anciens, tous israéliens, se produit à Jérusalem. La salle est comble, et l’enthousiasme très israélien encourage ces jeunes artistes.

L’opposition

Du point de vue juridique les assemblées messianiques sont des associations déclarées (amouta). En général, leur présence est acceptée. Pourtant l’opposition existe.

Les messianiques sont accusés par certaines autorités juives d’être missionnaires. Il leur est reproché dans un document ratifié par les leaders des quatre dénominations juives (conservateurs, orthodoxes, libéraux et réformés) d’être « en conflit radical avec les intérêts communautaires et la destinée du peuple juif » et d’afficher un « judaïsme qui n’en n’est pas », ce qui leur permet « d’essayer de convertir leurs anciens coreligionnaires ».

Une loi fut votée en 1977 pour freiner ce mouvement. Interdiction d’évangéliser des mineurs et de proposer une aide matérielle en vue d’inciter à la conversion. Le reste est légal.
En 1997 et 1998, deux nouvelles lois anti-missionnaires plus incisives sont présentées à la Knesset. Elles n’ont pas de suite. Il faut dire que beaucoup de ce que l’on raconte et répète sur ces « missionnaires », tenant souvent plus du mythe et du préjugé, est aujourd’hui sans fondement, sauf pour quelques rares exceptions.

L’organisation Yad Leahim (la main tendue aux frères) qui reçoit des subsides gouvernementaux pour son activé caritative, a un département anti-missionnaire très organisé et efficace. Découvrir les messianiques, les menacer et attirer parfois contre eux la haine des voisins, des patrons, des propriétaires et même des directeurs d’école. Dans certains cas extrêmes, les enfants « dépistés » doivent quitter l’établissement scolaire où les parents les avaient inscrits, et des adultes perdent leur travail, simplement à cause de leur foi. Depuis la naissance du mouvement messianique, des pasteurs en particulier ont été menacés et du matériel a été abîmé. Des graffitis ou posters avec la photo du « messianique » du quartier sont affichés : « Danger ». Certaines salles de culte ont été incendiées. Mais cela reste exceptionnel. Citons en particulier la communauté d’Arad harcelée par le groupe orthodoxe des Hassidim de Gour ces dernières années, et ses membres insultés publiquement.

Cette « haine profonde » qui apparaît dans certaines couches de la population n’a en fait rien d’étonnant tant la peur de se voir « ravir » des frères est latente. Peut-on penser que cette peur s’enracine dans une longue histoire de persécution et de conversions forcées ?

Un messianique, très discret, ayant été obligé de déménager avec sa famille, me disait : « Pourtant, je n’ai rien fait de mal. Je n’ai rien à cacher. J’ai simplement rencontré le Messie d’Israël ». On pense à ce que Jésus disait à ses disciples : « Vous serez haïs de tous à cause de mon nom » (Lc.21.17).

Quelques exemples récents :

-   En avril, le tribunal local de Jérusalem avait accordé à une association messianique le droit de restaurer l’intérieur d’une maison lui appartenant depuis 20 ans et lui servant de lieu de réunion et d’activités caritatives en collaboration avec certains habitants du quartier. Mais le Conseil du quartier Rehavia de Jérusalem, mobilisé par une association anti-messianique et soutenu par le Parti national religieux, prit peur. Craignant l’influence que pourrait avoir ces messianiques sur le voisinage, sur les enfants en particulier, il a fait signer une pétition adressée à la Cour suprême pour arrêter les travaux en cours.

-   L’atmosphère anti-messianique a culminé dans un attentat terroriste à Ariel, le 20 mars, contre un pasteur et sa famille, ayant failli coûter la vie au plus jeune fils de 16 ans grièvement atteint. L’enquête n’avance pas malgré la caméra installée devant la maison à cause des menaces. Etouffer cette affaire serait très grave, ouvrant la porte à d’autres attentats.

-   Quelques rabbins ont essayé de boycotter le concours international de la Bible qui a lieu comme chaque année le jour de l’Indépendance. En effet, Yad Leahim avait découvert que l’une des quatre candidats ayant été sélectionnés par un concours préliminaire était une juive messianique de 17 ans. Pour ces rabbins, soutenus par les deux grands rabbins d’Israël, elle n’est donc plus juive et ne peut représenter Israël à ce concours. Mais du point de vue juridique, a déclaré le ministère de l’Education, elle est juive.
Le concours a donc eu lieu avec tous les candidats sélectionnés. Une jeune Israélienne de 15 ans a gagné le concours.

Pourtant, si en 1986 ma maîtresse d’oulpan disait : « les Juifs messianiques, cela ne doit pas exister », le climat actuel est différent. La population laïque en particulier est plus ouverte à la diversité de croyance. Dans la presse et la télévision on parle parfois favorablement de ces messianiques, de loyaux citoyens.

Jerusalem Institute of Justice (J.I.J)

Un jeune avocat messianique a créé et dirige cet Institut dont le nom suffit pour dire son but. Se référant à la Cour suprême d’Israël, cet Institut veut permettre entr’autres à tout Juif de trouver sa place en Israël, et cela quelle que soit sa foi.

Depuis deux ans et demi, douze Juifs messianiques auxquels le ministère de l’Intérieur refusait le droit de citoyenneté selon la Loi du Retour avaient demandé l’aide juridique au bureau d’avocats en lien avec J.I.J.
En avril 2008, cet Institut eut gain de cause : une décision fut promulguée par la Cour suprême stipulant que, selon la loi, « être juif messianique n’empêche personne d’être citoyen d’Israël selon la Loi du Retour ». Une décision très attendue.

J.I.J lutte pour permettre à la communauté juive messianique d’être reconnue comme étant simplement l’un des divers mouvements du monde juif. Cet Institut mène aussi d’autres combats, contre la pauvreté par exemple.

Le moshav Yad Hashemona

Yad Hashemona
Yad Hashemona
En 1974 Seppo Raulu, finlandais, reçoit de Golda Meir le droit d’installer un moshav sur l’une de collines jouxtant Abou Gosh. Il vient avec quelques Finlandais bâtir un mémorial pour honorer la mémoire de 8 Juifs autrichiens réfugiés en Finlande et expulsés vers Auschwitz. C’est Yad Hashemona ( mémorial pour les huit ). Ces Finlandais protestants, venus pour aider Israël, y créent une entreprise de menuiserie. Les meubles et infrastructures communes affichent un pur style scandinave.

En 1989 trois Juifs messianiques israéliens se joignent à ces Finlandais.

Peu à peu des Juifs messianiques remplacent les pionniers finlandais. En 2008, sur les 15 membres fondateurs, seules 4 Finlandaises sont encore là. Ce village messianique se compose actuellement de 15 familles et de 8 célibataires : 38 membres et une quarantaine d’enfants. Tous ont la nationalité israélienne acquise parfois par le mariage. Une vingtaine de volontaires internationaux partagent leur vie et leur travail.

Ces dernières années, ce moshav s’est transformé en un centre touristique, avec maisons d’hôtes, salles de conférences et restaurant strictement cacher permettant des cérémonies religieuses, mariages, bar-mitzva, anniversaires... toutes tendances confondues.

En 2000, le moshav inaugure son « village biblique » permettant de découvrir les conditions de vie et de travail de l’époque biblique. Une foule de visiteurs israéliens viennent le visiter et souvent prendre un repas. Certains redoutent l’influence de ces messianiques. Mais pour Yad Hashemona la visite de ce musée biblique n’a rien à voir avec une velléité missionnaire. Le moshav dit aspirer à une cohabitation harmonieuse et vouloir trouver sa place dans la société israélienne. Sur ce point, son intégration semble parfaitement réussie.

Comme beaucoup de villages communautaires, Yad Hashemona est actuellement en cours de privatisation. Cet été, les 38 membres toucheront la totalité de leur salaire.

Conclusion

Ce mouvement est-il devenu un pont entre les Juifs et les chrétiens comme le désiraient ses précurseurs ? Il est temps que nous, les chrétiens, soyons attentifs à cette réalité nouvelle - mais à la réflexion plutôt ancienne - de l’existence de Juifs ayant rencontré le Ressuscité, Jésus Messie d’Israël, sans perdre pour autant leur judéité. Et qu’ils puissent compter sur notre solidarité et notre prière.


Bibliographie sur le sujet :

-  Facts and Myths. About the messianic congragations in Israël, Kai Kjaer- Hansen and Bodil F.Skjott. Caspari center, Jerusalem ‘(1999)

- Revue Mishkan : The messianic movement in Israël to day, Caspari center, (2006)

 

CONNAISSANCE DU PAYS : JÉRUSALEM, VILLE TROIS FOIS SAINTE ! (1ÈRE PARTIE)
Loïc Le Méhauté

Jérusalem, ville trois fois sainte ! Est-ce un mythe ou une réalité ou les deux à la fois ? Berceau du judaïsme et du christianisme, elle deviendra au VIIe siècle de notre ère la troisième ville sainte de l’islam sous l’influence des Omeyyades de Damas.

Jérusalem dans la pensée et la conscience juives

Jérusalem est appelée indifféremment dans la Bible : Cité de David, Sion, Ariel, Cité de Dieu, Cité Fidèle, Ville Sainte, Ville du Grand Roi, Ville de l’Éternel, Ville de Justice, L’Éternel est ici... Elle attend un nom nouveau que la bouche de l’Éternel déterminera (Is 62. 2).

Humainement parlant Jérusalem n’avait aucun atout stratégique ou topographique pour devenir une capitale de renommée mondiale. Loin des grands axes routiers qui traversaient le pays de Canaan (voie de la Mer, voie Royale), perchée sur les hauteurs des monts de Judée (environ 800 m d’altitude), aux abords d’un désert et sans approvisionnement suffisant en eau, elle ne pouvait espérer un développement qui puisse l’élever au rang des cités anciennes d’Égypte et de Mésopotamie. La tradition prétend que, ni Alexandre le Grand, ni Bonaparte n’y firent une halte au cours de leurs campagnes militaires. En dépit de cette position géopolitique peu avantageuse, Jérusalem, dans l’eschatologie juive et chrétienne, subsistera sur les hauteurs : « Jérusalem sera élevée et demeurera à sa place » (Za 14. 10) ; de plus, elle verra affluer en son sein les richesses des nations (Is 66. 12). Des prophètes eurent même la vision d’un fleuve coulant du sanctuaire (Ez 47. 1-12 ; Za 14. 8).

Jérusalem, en hébreu Yerushalaïm, synonyme de paix, porte encore les cicatrices et les meurtrissures infligées par ses nombreux envahisseurs et conquérants arrogants, qui disaient dans la journée du carnage : « Rasez, rasez jusqu’à ses fondements ». (Ps 137. 7). Plusieurs fois réduite en cendres au cours des conquêtes successives (plus de vingt) ! Cependant le prophète Isaïe annonce la paix et la consolation : « Car ainsi parle l’Éternel : Voici que je dirigerai vers elle la paix comme un fleuve, et la gloire des nations comme un torrent débordant, et vous serez allaités ; vous serez portés sur les bras [...]. Ainsi moi je vous consolerai ; vous serez consolés à Jérusalem [...]. » (Is 66. 12-14). Il y a un avenir pour cette ville !

Dans l’histoire du peuple hébreu, de l’époque des patriarches à la première période israélite, immédiatement après la conquête de Canaan par Josué, Jérusalem n’est pas le principal centre cultuel. Les centres religieux des Hébreux étaient le mont Garizim, Béthel et Shilo. Jérusalem est mentionnée pour la première fois dans la Bible, sous le nom de Salem, dans le récit de la Genèse relatant la rencontre de Melchisédech et d’Abraham. L’épisode de la ligature d’Isaac est situé au mont Moriah, devenu sous Salomon, le mont du Temple (Ge 22. 2 ; 2 Ch 3. 1).

C’est à l’époque de David (1000 av. notre ère) que Jérusalem est entrée dans l’histoire des Israélites, dans leur conscience historique et religieuse. Cette conscience est formulée principalement dans le livre des Psaumes et les livres prophétiques. Que de fois elle fut dépeinte par le psalmiste David, comme la ville de l’Éternel : « Sion ma montagne sainte » (Ps 2. 6) ; « Oui, l’Éternel a choisi Sion, il l’a désirée pour son habitation : c’est mon lieu de repos à toujours ; j’y habiterai, car je l’ai désirée [...]. » (Ps 132. 13, 14). C’est là, au Temple de Salomon, que les tribus montaient pour louer Dieu et célébrer les trois fêtes de pèlerinage (Pessah, la fête des Premiers fruits et la fête des Cabanes).

Jérusalem et Sion qui sont synonymes, ont fini par désigner non seulement la ville, mais encore le peuple juif. « Fille de Sion » personnifie le peuple et tout le pays d’Israël. La ville, le pays et le peuple ont fusionné en une grande unité : « Sion ». Sion-Jérusalem identifiée à la mère éplorée et en deuil doit retrouver un jour la joie de ses fils réunis en son sein : « Sion disait : L’Éternel m’a abandonnée, le Seigneur m’a oubliée ! Une femme oublie-t-elle son nourrisson ? [...] Moi je ne t’oublierai pas. [...]. Tes fils accourent [...]. Tous se rassemblent, ils viennent vers toi. » (Is 49. 14-18).

Les prophètes la glorifient et la rejettent tour à tour, et elle devient le sujet de leurs sarcasmes quand ils dénoncent la corruption et l’impiété qui y règnent : « Quoi donc ! La cité fidèle est devenue une prostituée ! Elle était remplie de droiture, la justice y régnait, et maintenant ce sont des assassins [...]. » (Is 1. 21-31).
D’autres pleurent sur ses ruines et sur le peuple exilé : « Je voudrais surmonter mon tourment ; mon cœur souffre au-dedans de moi. Voici que les cris plaintifs de la fille de mon peuple viennent d’une terre lointaine : l’Éternel n’est-il plus à Sion ? [...] » (Jr 8. 18-23).

Dans la liturgie et la littérature juives, les sages et les rabbins l’exaltent eux aussi. Une très ancienne référence talmudique à une Jérusalem céleste place ces paroles dans la bouche de Dieu : « Je n’entrerai pas dans la Jérusalem céleste avant d’être entré dans la Jérusalem terrestre » (Ta’anith 5b). Un Midrash nous dit : « Vous verrez aussi qu’il y a une Jérusalem d’en haut qui correspond à la Jérusalem d’en bas. Par amour de la Jérusalem terrestre, Dieu s’en est fait une en haut. »Dans ces textes on peut y voir une idéalisation spirituelle et religieuse de la Ville sainte, de la Nouvelle Jérusalem, la Jérusalem céleste, le trône de l’Éternel : « Ce ne sera plus le soleil qui te servira de lumière pendant le jour, ni la lune qui t’éclairera de sa lueur ; mais l’Éternel sera ta lumière à toujours, ton Dieu sera ta splendeur. » (Is 60. 19). Le Talmud de Babylone nous rapporte que « dix mesures de beauté ont été répandues sur le monde ; neuf ont été prises par Jérusalem et une par le reste du monde [...]. » (Kidoushin : 49b).
Le choix de Dieu concernant Jérusalem fut d’un prix lourd à payer : sarcasmes des envieux, reproches d’élitisme... La Bible ne dit-elle pas que Jérusalem est au centre des nations ? (Is 5. 5). Le nombril du monde, se demande le Talmud. « Le pays d’Israël est au centre du monde ; Jérusalem est au centre du pays d’Israël ; le Temple est au centre de Jérusalem. » (Kiddushin, Midrash Tanhuma). Le centre de l’univers, d’après l’évêque français Arculfe (670 apr. J.-C.). Les cartographes l’ont placée au centre du monde, telle la carte dessinée en 1581 par Heinrich Buenting.

Dans la prière des 18 Bénédictions (Amidah) les Juifs récitent : « Dieu de miséricorde, reviens vers ta ville, vers Jérusalem, comme tu l’as promis ; reconstruis-la de nos jours, et demeures-y. Qu’elle soit un monument éternel, et que le trône de David y soit bientôt rétabli ! Sois loué, Éternel, qui réédifiera Jérusalem ! [...]. Sois loué, Éternel, qui établira le séjour de ta gloire à Sion ! » Á Pessah les Juifs se congratulent en proclamant « l’an prochain à Jérusalem ! » Pour toutes les fêtes et commémorations juives, Jérusalem est mentionnée et des prières montent vers Dieu pour qu’il la rétablisse et la rende glorieuse sur toute la terre.

Yéhouda Halévi, l’éminent médecin et poète juif de l’âge d’or de l’Espagne musulmane, exprima l’ardent désir du retour du peuple juif sur sa terre. Dans son fameux poème Sion Ha-Lo Tishali il pleure le veuvage de Jérusalem : « Sion ! Ne demanderas-tu pas si tes captifs vivent en paix ; ceux qui désirent ta sécurité, les rescapés de ton peuple [...] ? » Ce chantre de Jérusalem écrivit dans une complainte : « Mon cœur est en Orient, bien que je vive en Occident. » (voir le chant du mois : Ode à Sion)

Foulée aux pieds des nations comme l’avait prédit Jésus (Lc 21. 24), qui, en la contemplant, pleura sur elle car elle n’avait pas reconnu le temps de sa visitation ! La ville, qui rejeta les prophètes qui lui furent envoyés, est cependant restée l’objet de la compassion de Dieu : « Car celui qui t’a faite est ton époux : L’Éternel des armées est son nom et ton rédempteur est le Saint d’Israël. [...] Mais avec un amour éternel j’aurai compassion de toi, dit ton rédempteur, l’Éternel. » (Is 54. 5-8)

Les poètes et les artistes l’interprètent à leur tour, l’appelant ville d’or, de cuivre et de lumière. Leurs métaphores empreintes de lyrisme exaltent et idéalisent la cité de Dieu, cité tant de fois ravagée. Jérusalem, grâce à ses constructions en pierres calcaires (ancienne loi britannique), devient or au soleil, argent au clair de lune. « Celui qui n’a pas vu Jérusalem dans sa splendeur n’a pas vu une belle cité » (Sukka 51b). Elle est, comme le gouvernement israélien aime à le proclamer : « Entière et unifiée, capitale d’Israël. » (Loi fondamentale de Jérusalem, 1980).

Que de fois ses enfants tentèrent de la reconstruire en attendant la venue du Messie libérateur ! Cette ville deviendra « une coupe d’étourdissement pour tous les peuples d’alentour. [...] Une pierre lourde à soulever pour tous les peuples ; tous ceux qui la soulèveront seront gravement meurtris ; et toutes les nations de la terre s’assembleront contre elle. » (Za 12. 2, 3). Cependant, malgré ses infidélités, l’Éternel ne l’a pas rejetée à toujours : « Ton créateur est ton époux » (Is 54. 5). Un cri sort de la bouche et du cœur du psalmiste, reflétant la compassion de Dieu pour sa Ville : « Si je t’oublie Jérusalem... » (Ps 137. 5). Ce cri n’est-il pas repris par le fiancé aux cours de la cérémonie du mariage ? Les prophètes, sous l’inspiration du Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, nous révèlent que l’Éternel n’a pas oublié Jérusalem : « Voici, je t’ai gravée sur mes mains ; tes murs sont continuellement devant mes yeux. » (Is 49. 16).

Le mouvement moderne du retour des Juifs sur la terre de leurs ancêtres, déclenché à la fin du XIXe siècle, bien que mouvement non religieux, tire son nom de Sion. Le sionisme est une idéologie qui traduit l’aspiration des Juifs du monde entier pour leur patrie historique, Eretz Israël et son ancienne capitale Jérusalem-Sion. L’hymne national israélien est un reflet de cette aspiration bimillénaire : « Aussi longtemps qu’en nos cœurs, vibrera l’âme juive, et tournée vers l’Orient, elle aspirera à Sion, notre espoir n’est pas vain, espérance bimillénaire, d’être un peuple libre sur notre terre, le pays de Sion et Jérusalem [...]. » (Hatikva, L’Espoir)

En 1967 le chant Yerushalaïm shel Zahav (Jérusalem ville d’or), composé par Naomi Shémer, remporte le premier prix du Festival de la chanson d’Israël. Le 27 avril dernier il est proposé comme le meilleur chant des soixante premières années de l’État d’Israël : « Jérusalem d’or, de bronze et de lumière, pour toutes tes chansons, ne suis-je pas un violon ? Si je t’oublie Jérusalem... toi qui es toute d’or... » Symbolique ! Non ?

Pour le monde juif, Jérusalem est leur identité et ils sont Jérusalem. Leur histoire reste ancrée dans un lieu géographique réel : Eretz Israël avec Jérusalem pour capitale ! Si le symbole de l’État d’Israël est l’Étoile de David, celui de Jérusalem est le Lion de la tribu de Juda.

Dans la deuxième partie de cet exposé nous aborderons la pensée chrétienne et son attitude ambivalente sur la Cité sainte ainsi que la relation du monde musulman envers Jérusalem (Al-Quds, la Sainte).

 

ŒUVRES SPOLIÉES ET ORPHELINES
Suzanne Millet

Le musée d’Israël fait peau neuve et le bâtiment principal en restauration est fermé au public pendant un an mais l’aile des jeunes attire une foule considérable d’Israéliens pour ses deux expositions intitulées respectivement « Art orphelin » et « En quête de propriétaires ». Il s’agit d’expositions d’œuvres d’art spoliées en France à des Juifs, envoyées en Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale, retrouvées par les Alliés et ramenées en France après la guerre. Ce sont le ministre français des Affaires Etrangères Bernard Kouchner et la ministre française de la Culture et de la Communication, Christine Albanel qui ont eu l’initiative de cette exposition au Musée d’Israël, à Jérusalem du 19 février au 4 juin 2008. Du 24 juin au 28 septembre cette exposition se tiendra au musée d’Art et d’Histoire du judaïsme à Paris.

Cette exposition des œuvres d’art venant de France s’appelle « En quête de propriétaires ». La curatrice française qui a coordonné l’exposition avec le Musée d’Israël espère qu’avec toutes les informations, il sera possible de retrouver des propriétaires, mais cela s’avère de plus en plus difficile. Car cette exposition est particulière. Ce ne sont pas seulement des œuvres que l’on peut contempler mais à côté de chaque tableau, on peut lire une note explicative sur sa provenance, pour autant qu’on la connaisse, et son parcours. Une exposition qui explique aussi la politique française de recherche de provenance, de garde et de restitution des œuvres d’art pillées durant la Seconde Guerre mondiale.

Entre 1940-1945 environ 100 000 œuvres d’art ou objets de culte juif ont été spoliés en France et envoyés en Allemagne ou en Autriche. 60 000 sont revenus en France et 45 000 ont été restitués à leurs propriétaires ou leurs descendants. Des chiffres qui montrent l’ampleur de cette shoa des œuvres d’art qui a souvent été méconnue du grand public. Il s’agit d’œuvres de grande valeur, comme celles que l’on peut voir dans cette exposition : Cézanne, Degas, Chardin, Delacroix, Ingres, Monet, Sisley, Chagall, etc. mais aussi de tableaux ou objets sans grande valeur marchande mais qui ont une grande valeur affective pour les descendants dont c’est le seul lien avec la vie de leur famille d’avant la guerre.

Hitler voulait faire de Linz, sa ville natale en Autriche, la capitale d’art européen supplantant Paris, Vienne et Berlin. Hitler, Goering et Rosenberg, l’idéologue du nazisme, créent en 1938-39, un organe du Reich sous l’autorité de Rosenberg (E.R.R) pour préparer le terrain, repérer les collectionneurs et situer les galeries.

Dés la fin de 1940, cette agence E.R.R sera autorisée à saisir toute propriété appartenant aux Juifs. L’ambassadeur d’Allemagne à Paris rassemblera ainsi 10 000 œuvres d’art, stockées temporairement au Jeu de paume où les Nazis les enregistreront méthodiquement avant de les envoyer en Allemagne et Autriche. En même temps, une jeune fille française travaillant au Jeu de paume, Rose Valland, fera elle aussi, mais en secret, la liste de ces tableaux et de leur provenance, et elle permettra ainsi, après la guerre, de nombreuses restitutions. Depuis avril 1941 jusqu’à juillet 1944, 138 wagons contenant 29 000 travaux ou objets, partiront pour l’Allemagne. 38 000 maisons juives auront été pillées : tableaux, meubles, tapis, habits, jouets. Les plus grandes galeries de collectionneurs sont volées, souvent sous couvert de vente : Shloss, Rosenweig, Rotschild, etc. Goering, collectionneur, avide et connaisseur, gardait pour son musée personnel les meilleures œuvres. Il était aidé par des représentants d’art corrompus qui opéraient sur les marchés à Paris et Amsterdam. Les Juifs étaient manipulés et on les forçait à vendre leur collection : vente forcée.

Après la guerre, les Alliés découvriront des tableaux, des caisses, des rouleaux de la Tora, entreposés dans des caves de musées, dans le château de Newschwansten en Allemagne, dans une mine de sel à Atlan en Autriche, dans des églises, à Offenbach, à Baden-Baden, mais aussi dans des maisons d’officiers nazis.

Les œuvres seront renvoyées en France et restituées à leurs propriétaires ou descendants, quand le propriétaire est connu. Les autres tableaux seront sous la garde de la direction des musées de France dans le cadre des Musées Nationaux de Récupération (MNR). Les 53 tableaux exposés actuellement au musée d’Israël font partie de cette organisation et ont la mention MNR. En plus de la notice explicative, à coté de chaque tableau, on peut consulter le site Internet du ministère de la Justice, ce qui permettra de découvrir d’éventuels héritiers qui pourront faire la demande en France aux archives du ministère français des Affaires Etrangères. « Le processus qui consiste à solliciter le retour de l’art spolié, a toujours été l’une des questions les plus épineuses des restitutions de la Shoa » écrit Davis Brinn dans Jérusalem Post en français du 19-25 février 2008.

Quelques exemples de tableaux « En quête de propriétaires » :

-   « La Buveuse » (1658) une œuvre de Pieter De Hooch. Depuis 1898, cette oeuvre appartenait à Alphonse de Rotschild. Elle fut saisie par les nazis à son fils Edouard. Goering l’incorpora à sa collection. Après la guerre, elle fut restituée à la famille de Rotschild qui en fera don au musée du Louvre.
-   « Le pont Saint Martin, église » (1917-1918) de Maurice Utrillo. Cette peinture fut saisie au début de l’occupation par la police des biens pour l’ambassade d’Allemagne à Paris afin d’être envoyée au ministère de Affaires Etrangères à Berlin. Elle fut retrouvée dans le château de Tentshald en Autriche.
-   Une « Piéta » du 15ème siècle d’un auteur anonyme, volée de la collection Schloss, actuellement au musée du Louvre.
-   « Neige au coucher du soleil », Claude Monet (1869). Cette peinture dont le parcours est inconnu, ne fut rendue en France qu’en 1994.
-   « Portait du père Desmarets » (1805) de J.A. Dominique Ingres, vendu pour 1 200 000 francs puis revendu pour 2 000 francs pour Linz (Hitler).
-   « Paysage avec un mur rose », Matisse (1898) trouvé en 1945 chez un officier nazi, Kurt Geistner, chargé à l’institut d’hygiène de procurer le gaz zyklon pour les chambres à gaz.
-   « Vénus, Adonis et Cupidon » (1605) de Dirck de Quade Van Ravesteyn, trouvé dans le musée de Goering.

Ces 53 œuvres exposées sous le titre « En quête de propriétaires » viennent de 24 musées de France. D’autre part « Art orphelin » expose au public pour la première fois une cinquantaine de peintures ou objets de culte venant du musée d’Israël lui-même. Après la guerre, l’Organisation du Service de Restitution Juive (JRSO) fut chargée de la responsabilité des propriétés culturelles des Juifs, rassemblées par les Alliés dans la zone d’occupation américaine en Allemagne. Il s’agissait de les distribuer à des communautés juives dans le monde et aussi en Palestine. Dans ce but, Mordekaï Narkis, directeur du musée national de Betzalel, précurseur du musée d’Israël, fut invité en Europe au début de 1950. La plupart des œuvres avaient appartenu à des communautés et institutions juives, synagogues, centres communautaires, qui n’avaient pas survécu à la Shoa. Mordekaï Narkis a ramené environ 1 200 pièces, judaïca, peintures, et impressions qui se trouvaient en quelque sorte orphelines et qui furent gardées au musée d’Israël.

-   Une des œuvres maîtresse de cette exposition est une peinture de Egon Shiele (1915) « Krumeau », le village natal de sa mère. Les maisons sont entassées en demi-cercle, aucun personnage, sentiment d’oppression. Il n’aimait pas cette ville fermée. Cette peinture d’une très grande valeur n’a jamais été réclamée.
-   Une des œuvres les plus remarquées est un petit tableau de Chagall datant de 1914, Paris. « Rabbin, Juif en prière ». Œuvre très moderne, il fréquentait déjà les Cubistes et les Fauves. Il expose en mai 1914 à Berlin où il remporte un succès considérable. De là, il part en Russie en juin 1914 pour le mariage de sa sœur. La Première Guerre mondiale éclate et il ne pourra pas revenir à Paris. Les œuvres de ces 4 années de grande créativité sont restées à Berlin, Chagall ne les récupérera jamais. On ne sait pas comment cette toile a survécu. A la Deuxième Guerre mondiale on le fera partir pour New York via Lisbonne le 23 juin 1941. Mais cette fois, il emportera ses toiles avec lui.
-   « Boulevard Montmartre » de Camille Pissaro, printemps 1897. Cette peinture appartenait à la collection de Max Silberberg, un industriel juif à Breslau en Allemagne. La peinture a été vendue aux enchères à un prix record en 1935 à Berlin. Le propriétaire est mort peu après la Shoa. Après avoir passé entre de nombreuses mains, elle a été vendue à un couple John et Fr. Loeb. Le couple lèguera cette peinture aux Amis Américains du musée d’Israël en 1996. Le musée d’Israël a rendu cette peinture à la belle-fille de Max Silberberg. Mais elle est restée exposée au musée d’Israël.
-   « Jardin de Wannsee » (1923) de Max Libermann. Jardin de sa maison dans cette ville tristement connue pour la conférence de 1942 où fut décidée la solution finale. Max Libermann était un Juif laïc, impressionniste allemand. Il a fait 200 portraits. En 1920, il est nommé président de l’Académie de Prusse. En 1933, il abandonnera son poste car il était interdit aux Juifs d’exposer et de peindre. Son œuvre est enlevée du musée. Il meurt en 1935. En 1940, sa veuve est obligée de vendre leur maison, propriété juive, pour le 3ème Reich. Elle se suicide la veille d’être arrêtée en 1943.
-   Deux grands portraits de mariage, « Lionel et Charlotte de Rotschild » (1836) œuvres du peintre officiel de la famille de Rotschild, Moritz Oppenheim, de parents orthodoxes, il représente bien le Juif cultivé et assimilé du 19ème siècle en Allemagne.
-   « Loing, effet d’automne » (1881) de Sisley, peintre britannique de l’école française, un des maîtres de l’impressionnisme. Provenance et parcours inconnu.

En sortant, je contemple à nouveau la peinture de Ury Lesser, peintre allemand mort en 1931. « Place de Postdam la nuit » (1920). Une impression de tristesse, de ténèbres, des personnages sans visage, tenant des parapluies ouverts, il pleut. Peinture gardée au musée d’Israël.
En face, une peinture de Utrillo, des rues pleines de clarté, de calme. Elle vient de France, du MNR. Les deux spoliées, orphelines.

 

FLASHES D’ESPOIR : L’INSTITUT MAGNIFICAT
Agnès Staes

Pour rencontrer le Père Armando et sœur Anne-Elisabeth, je suis entrée au grand couvent franciscain de Saint-Sauveur, en vieille ville, et malgré quelques travaux qui dissimulent l’entrée, j’ai trouvé le centre Magnificat. C’est un lieu reflétant la beauté, et une splendide mélodie de piano m’a accueillie. Puis ils sont arrivés tous les deux, le visage éclairé par un large sourire.

Qu’est ce que l’institut Magnificat ?

C’est une école de musique dirigée par le père franciscain Armando Pierucci. Auparavant, il était professeur de musique au conservatoire de Pesaro en Italie. Il a été appelé par les franciscains à venir à Jérusalem pour mettre en route quelque chose afin que les paroisses aient leurs musiciens.

En 1995, le père Armando commence une école de musique avec 25 élèves et 3 professeurs. Quand il demande de l’argent pour payer les professeurs, on lui répond « de l’argent ? Pour la musique ! ». « Les débuts n’ont pas été très faciles. J’étais un peu le fou de la famille ! ». Et avec humour, pour raconter cela, le père Armando cite un dicton africain : « C’est l’arbre qui est au bord de la route pour signaler la direction qui est le plus abîmé, le plus griffé ! ».

Mais, 13 ans après le démarrage, l’école a grandi. Elle est devenue au niveau professionnel un « petit » conservatoire. Magnificat est en lien avec un conservatoire en Italie pour l’obtention de diplômes reconnus. L’institut compte aujourd’hui 200 élèves et 16 professeurs. La plupart des professeurs sont israéliens, juifs, certains originaires de Russie ou de Biélorussie, où ils ont reçu une formation musicale de haut niveau. Les élèves sont majoritairement arabes, chrétiens ou musulmans. Sœur Anne-Elisabeth me confie « un petit miracle se produit ici de façon continuelle, tout ce petit monde (israéliens, arabes, juifs, chrétiens, musulmans) travaille ensemble dans la paix. La musique les rassemble ». « Nous sommes chrétiens, ajoute le père Armando, et nous accueillons tout le monde sans distinction ».

L’Institut donne des cours de piano, violon, violoncelle, orgue, flûte traversière et percussion, des cours de solfège, de chant et de chœur, des cours d’histoire de la musique et même de composition musicale.
Le programme d’études se déroule sur 6 ou 7 ans, mais c’est plus souvent 10 ans de formation qu’il faut compter. « Après 13 ans d’existence, nous avons 3 diplômés de conservatoire ! »
Chaque élève a 2 heures de cours par semaine : une heure de solfège et une heure d’instrument. Chaque année, ils ont deux examens, l’un en février, l’autre en mai-juin. Tous les 2 mois un concert est organisé et chaque élève participe à 3 concerts dans l’année. « Tout le monde joue dans les concerts ».

En janvier une compétition de piano se déroule ouverte à tout le pays : Israël (Jérusalem, Haïfa, Tel Aviv...) et Palestine (Ramallah, Bethléem...).
Récemment le nouvel orgue de Saint-Sauveur a été inauguré. Cela a donné lieu à une série de concerts, avec une forte présence autrichienne. Ce sont eux qui ont financé cet orgue. Le père Armando en est le titulaire.

Comment trouver de l’argent pour tout ce travail ? Ce n’est pas très facile. La Custodie franciscaine soutient le projet et un gros support financier arrive d’Italie. « La Providence pourvoit mais cela passe par des personnes ! »

 

DAVID HALIVNI

Le Professeur David Halivni vient d’apprendre que le Prix d’Israël allait lui être décerné et continue, comme si de rien n’était, d’occuper la place qui lui est réservée à la Bibliothèque Nationale de Jérusalem. Chaque jour, il passe là quelques heures près du rayon des traités talmudiques. “J’ai choisi cet endroit, dit-il, pour ne pas perdre de temps en déplacements inutiles.”

Ce scholar de 81 ans dont toute la vie a été consacrée à étudier la Tora est né dans l’ancienne Tchécoslovaquie. A 16 ans, il fut déporté à Auschwitz avec toute une famille dont il ne reste aucun survivant. Transféré bien vite dans un camp de travail, il profitait de certains moments de repos pour commenter avec ses camarades des textes du Talmud confiés depuis longtemps à sa mémoire. Ayant survécu à l’enfer des camps, il émigra aux USA pour étudier la philosophie et le Talmud au Jewish Theological Seminary [N.Y.] où il accéda bien vite au professorat.

En 1983, il décida de se démettre de ses fonctions d’enseignant au motif que le JTS avait pris la décision de confier à des femmes le titre de Rabbin. En résiliant sa charge, il précisa : “Je suis bien conscient de la pression exercée par des éléments divers en faveur de l’ordination des femmes. Mais lorsqu’un juif religieux se trouve impliqué dans un conflit entre la sociologie et la religion, il doit résolument prendre le parti de la religion.” Constatant le hiatus entre les positions avancées de sa recherche talmudique et le conservatisme apparent de sa conduite, il expliquait : “Dans l’étude, la personne doit aspirer à la vérité sans compromis. Mais dans son comportement, elle doit se soumettre sans réserve aux impératifs de la foi.”

Après son départ dramatique du Séminaire de Rabbins, il poursuivit son enseignement à l’Université de Columbia [N.Y.] où il se trouva être le seul professeur juif du département des religions. La transition ne fut pas aisée et il n’en fit pas un secret au moment de son départ du JTS : “Mon drame personnel consiste en ce que je ne puis pas parler aux gens avec lesquels je prie et que je ne puis pas prier avec ceux à qui je parle.” Après cette citation d’Akiva Ernst Simon, Il avouait son déchirement : “Si un choix m’est imposé, je suis bien décidé à me joindre toujours aux gens avec lesquels je prie car, si je puis vivre sans parler, je ne puis subsister sans prière.”

Au moment de prendre sa retraite, il y a trois ans, il décida enfin de faire son alia, autrement dit, de monter en Israël. Ce fait l’habilitait à recevoir le Prix d’Israël, une distinction décernée seulement aux citoyens israéliens. Délaissant pour un temps le Talmud, il se mit à traiter dans le dernier de ses livres, Les Tables brisées, certains problèmes théologiques soulevés par la Shoa. Halivni se refuse à poser la question du pourquoi de la Shoa et ne ménage pas ses critiques à l’encontre de ceux pour qui cette catastrophe serait imputable à des fautes éventuelles de la part des victimes. A son avis, les tenants de cette position restent finalement dans le sillage des nazis.

“Auschwitz, dit-il, est une sorte de révélation divine dont l’importance ne le cède en rien à celle du Sinaï. Son caractère est tout simplement inversé en ce sens que la perception d’une absence divine donnerait à penser que Dieu ait pu s’absenter pour un temps de l’histoire du monde.”

HaAretz 15.02.08. Trad. I.C.

 

CHANT DU MOIS ET HUMOUR EN FINAL...

CHANT DU MOIS : ODE A SION

Pour ce numéro, nous vous proposons un texte poétique composé par rabbi Yéhouda Halévi (1075-1141) en Espagne qui dévoile son amour pour Sion. Grand poète (il a écrit de nombreux poèmes connus sous le nom de « Sionides ») philosophe, Yéhouda Halévi quitte sa terre natale espagnole pour le pays d’Israël. Selon la légende, il serait mort peu après son arrivée à Jérusalem devant le Mur occidental, piétiné par le cheval d’un Arabe.

Sous ton ciel, ô Sion , l’âme s’ouvre et respire ;
Tes cours d’eau sont de miel, et ton sol sent la myrrhe.
Ah ! Qu’il me serait doux de cheminer nu-pieds
Sur les décombre saints où furent tes palais
Et le sol où gît l’arche, avec le saint mystère ...
Sion, cité la plus chérie et la plus belle,
L’âme de tes enfants te demeure fidèle.

Ville sainte, heureux l’homme à qui ta Providence
Assigne tes parvis sacrés pour résidence !
Heureux qui garde au cœur un indomptable espoir !
Lorsque se lèvera ton aube, il pourra voir
Le triomphe de tes élus, leur allégresse
Et le retour de ta rayonnante jeunesse.

ET L’HUMOUR EN FINAL ...

Une histoire vraie, qui se passe à Tarshiha en 1966, au bord de la route, dans une des dix boutiques tenues par des Juifs dans ce village arabe.

Un Juif Roumain, Kazevane, tient une boutique minuscule - il est devant ses boîtes et derrière son comptoir, et il reste la place pour 2-3 clients serrés entre le comptoir et la porte - et il vend de tout ! Ses tiroirs sont pleins de clous, de boutons de culotte, de papier à lettre, de petits outils. Nous sommes très amis. J’entre et je dis :

-  Bonjour Kazevane, est-ce que tu as des...

-  Oui, bien sûr !
Moi, amusé, je décide de le coincer et je continue :

-  Bon alors donne m’en trois !
Mais il aura le dernier mot :

-  Mais mon cher, tu connais la boutique : prends-les toi-même !

Yohanan Elihaï

 

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Même si nous avons une ligne commune dictée par notre présence en Israël, il semble bon de rappeler le principe qui guide bien des publications et qui donne une certaine liberté à chacun : la revue laisse aux auteurs des articles et comptes rendus l'entière responsabilité des opinions et jugements qu'ils expriment.